Ceci est le texte de ma conférence aux rencontres arts et sciences de la biennale arts-sciences de Grenoble 2011
Arts et Sciences
Il est des termes dans la langue Française aux propos sibyllins voire énigmatiques comme:
« Un train peut en cacher un autre » , enfant, ça m'a posé un problème tout comme « trous en formation » à croire que le code de la route serait l'unique objet de mes interrogations existentielles .
Ces termes, tout comme l'addiction de la majeure partie des téléspectateurs pour TF 1, me posent encore et toujours problème.
Pour autant art et sciences me paraissent, je n'engage que moi dans cette réflexion, totalement indissociables, en effet ne serait-ce que la définition de l'artiste, Ars du latin Ars, artis « habileté, métier, connaissance technique ».
Par ce fait il apparaît indéniable que tekhnè du grec τέχνη mêlé à la beauté du geste engendre la notion de science.
Art et sciences c'est pour moi, un terme convenu, pas incongru, et surtout naturel.
Je ne m'imagine pas comment nous sommes parvenu à ce divorce entre art et sciences.
Les mathématiques, outre le fait de résider en une enquête policière permanente, ont cette vertu d'une certaine élégance artistique il n'y a qu'à se perdre un peu dans un pavage de Penrose ou bien de se noyer dans des images de Mandelbrot pour comprendre ça, à moins d'être systématiquement sourd et aveugle au monde ou bien de détester le chou Romanesco.
La séparation des Arts et des sciences est une chose assez nouvelle.
Par le passé la technique engendrait obligatoirement une connaissance assez affinée des matériaux employés par les artistes.
A noter au passage, qu'il est assez regrettable que le tableau de Picasso « Guernica » en soit à sa dernière restauration, alors que « les batailles d'Uccello » semblent se porter à merveille, comme quoi la chimie des couleurs....
Ceci était un petit aparté pour souligner ce qui vient d'être énoncé.
Pour en revenir aux arts et aux sciences et surtout pour cette manifestation qui en fait ses états généraux, je désire apporter un témoignage simple et personnel de ma pratique artistique et surtout d'un certain isolement qui me parait sujet à caution.
À l'origine, je ne devais pas être présent parmi vous, mais c'est grâce à l'intervention de mon ami et binôme dans l'enseignement que nous avons en commun à l'école supérieur d'art et de design de St Etienne, que j'ai l'honneur et le plaisir d'avoir à témoigner devant vous de mon expérience en ce qui concerne cette pratique.
Je travaille depuis 1968 dans ce que certains critiques nomment « les nouvelles technologies », (ne me demandez pas pourquoi depuis 68 et aussi ce que l'électronique a de nouveau alors que Brattain et Stockley inventent le transistor en 1956. et que Thérémin et Martenot bricolent l'électronique vers les années 20).
Mais la vie est ainsi faite ; le fait d'introduire des nouveaux matériaux qui collent le plus à votre quotidien ne fait pas de vous un artiste, mais plutôt quelqu'un, qui en transgressant la notion de création dans les fourches caudines du milieu de l'art, est un être à part, un marginal et surtout pas un artiste. C'est vrai, je fais des sculptures électroniques, mes bases de travail, mes outils sont plutôt de l'ordre d'un laboratoire d'électronique que d'un atelier de sculptures classiques.
Il est vrai que de nos jours la pratique artistique supporte une tout autre orientation.
N'ai-je pas entendu déclarer à l'école où j'enseigne encore aujourd'hui, un important personnage s'adressant aux étudiants et empruntant Pierre Bourdieu : « mesdames et messieurs aujourd'hui la pratique artistique ne relève plus du savoir faire, mais d'un faire savoir » !
Si il s'agit de considérer que la communication d'un projet relève d'une science, soit par la tenue vestimentaire, la logorrhée, la gestuelle, je ne suis pas votre homme, en revanche si il s'agit de pouvoir débattre de la pertinence d'une œuvre entre sa part artistique et sa part scientifique je ne me suis pas fourvoyé dans un débat sans fin.
Maintenant il faut aborder le côté « sociologique de l'œuvre », voire son inscription politique (au sens grec).
De nos jours les pratiques artistiques dans le champ comptant pour rien ...heu pardonnez moi cette digression du langage je voulais dire contemporain, font qu'il apparaît plus une représentation de faits quotidiens, répétitifs, narratifs plutôt qu'une invitation à la rêverie et à la magie, je crois que cela est dû, en majeure partie, à la notion de commande voire de mode et aussi à l'angoisse d'un présent pas si rigolo que ça.
Ça fait le bonheur des marchands, qui eux fonctionnent essentiellement avec le marché institutionnel.
Aussi, de nos jours les arts qui se mêlent de sciences, je parle ici de la pratique artistique liée aux « beaux arts » ces pratiques dis-je, doivent se tourner vers des horizons faisant appel au sybaritisme, espèce et mode, hélas, en voie de disparition !
Peu d'entreprises s'invitent au voyage avec un artiste , ce n'est plus dans la culture de l'entreprise. Pour ma part, j'ai eu la chance de séduire en premier Jacques Rigaud alors président de l' ADMICAL qui m'a tout de suite orienté vers la Fondation Hewlett Packard, cette fondation hélas a aujourd'hui rendu l'âme !
Aujourd'hui le contexte économique, l' hégémonie de la pensée institutionnelle, l'incrédulité face à une pratique nouvelle, fait que la notion même d'une pratique artistique qui défendrait que l'art, ce n'est pas de donner à voir pour le plaisir unique mais c'est surtout de donner à réfléchir à être témoin, à interroger le présent se trouve réduit à néant.
Il me faut aussi attirer votre attention sur un fait fondamental de la pratique artistique mêlant l'art et les sciences :
Primo c'est de constater un fait indéniable : nul n'est omniscient !
Secundo : ce constat met en échec la réalisation individuelle... elle induit, obligatoirement la participation d'autrui !
Tout comme par le passé, époque bénie de la renaissance, le temps de l'atelier.
Ça fait que l'égo en prends un coup, mais en même temps ça fait aussi un enrichissement intellectuel, c'est d'ailleurs pour cette raison que je suis, depuis une douzaine d'années, un activiste du logiciel libre !
Non seulement je fais travailler des ingénieurs de haut niveau, mais de plus, par le biais du libre, je travaille avec des millions d'individus ; sans nous connaître ces derniers sont à mon service comme je suis également au leur, la loi d'échanges des connaissances contribue sérieusement à l'enrichissement de soi même.
C'est par ce biais que je peux nourrir ma pratique, en rompant avec la dictature de l'outil système propriétaire, je peux créer à loisir, je peux enfin m'égarer dans des territoires inconnus.
À ce propos je rendrais un bref hommage à ma mère qui était de culture juive en empruntant le conseil du rabbin : « Ne demande pas ton chemin à celui qui le connaît ; tu ne pourrais pas t'égarer ! » .
C'est sans doute là que réside la pertinence d'une pratique artistique se mêlant à la science.
Les scientifiques, les vrais, auraient, semblent-il, une notion de programme un peu moins poétique …. Je n'en suis pas si sûr.
Ayant eu à fréquenter les chercheurs du laboratoire d'informatique de notre école polytechnique (j'en profite pour saluer mon ami Jean Marc Steyaert) je suis loin d'affirmer que ces scientifiques aient des préoccupations aussi terriblement pragmatiques ; la preuve ; pendant plus d'un an nous avons travaillé et mangé ensemble à Palaiseau !
La fréquentation d'un artiste, tel que moi, ne semblait pas affecter leur moral et réciproquement …
La vue des mouflons, mes entretiens avec le général pour pouvoir travailler avec des personnages de cette trempe n'ont pas entamé mon inspiration.
Renouer avec ces valeurs éculées pourrait s'identifier à une pensée réactionnaire , voire un peu ringarde aux yeux de certains mais je voudrais, ici, rendre un dernier hommage à la « famille » je citerai la sœur de mon père , autrement dit ma tante , qui, sous l'occupation écrivait en dissidence ceci :
« singulière destinée que celle d'ALAIN. Théoricien politique, économiste , moraliste...
Et sa politique se lit défaite, et son économie se lit crise et en face des événements qui monstrueusement bouleversent le monde, sa morale, pilules d'optimisme peut nous sembler quasi parodique /…...../ L’ Œuvre d'art apparaît comme le signe d'une alliance véritable entre la chose et l'homme. Et cette alliance ne peut avoir sa pleine et entière signification que si l'artiste, dans un volontaire abandon et un total oubli de soi, s'efface, en quelque sorte, pour qu'éclate le mystérieux message .
La plus belle ambition de l'homme, connaître l'inconnaissable, se réalise. L'art est la seule voie d'accès, actuelle, vers cet autre monde attirant. Telle est la puissance qui est déléguée à l'artiste . Nous sommes en droit d'attendre de lui tous les miracles »
C'est pour cette raison que je me suis autorisé à parler de magie dans l'art, je laisse une fois encore la parole à Suzanne pour clore ce que j'avais à vous confier.
« Voici donc définies les voies immenses de l'art nouveau. Il s'oppose aux conceptions étroites et classiques des critiques officiels. À une nouvelle conscience de l'humain répond un jeu nouveau , splendide.... »
Suzanne Roussi / Césaire Juillet 1941 revue Tropique N°2
Je crois que ces lignes résument assez bien ce qui vient d'être dit , il me reste à vous remercier de votre attention et aussi de remercier mon ami Yann Moulier Boutang pour m'avoir permit de m'exprimer ici.
J'affirme également un fait artistique qui rend crédible l'oeuvre en tant que telle :
Le fait de n'être jamais achevée, tout comme la liberté de celle ou de celui qui la conçoit …
Cette réalité peut se résumer sous une forme un peu plus lapidaire mais tellement vraie :
je citerai Montherlant :« tout ce qui est atteint est détruit ».


